En avant Marx

Par Marina Garrisi

Dans En avant Marx ! on parle de Marx, bien sûr, mais aussi des marxistes qui ont fait vivre ses idées et ses combats après lui. Pour ce faire, j’ai la chance de recevoir des philosophes, des historiennes et des historiens, mais aussi des militantes et des militants. Voir plus

Dans nos entretiens nous travaillons toujours à partir de textes ou de concepts. Nous cherchons à produire des lectures exigeantes mais pédagogiques et, surtout, politiques. Nous débattons et nous ne sommes pas toujours d’accord car il existe et a toujours existé différentes interprétations de Marx et du marxisme. Ces différentes lectures ont d’ailleurs donné lieu à une série de controverses qui ont traversé et qui continuent d’irriguer le mouvement ouvrier et sur lesquelles nous auront aussi l’occasion de revenir.

Bref, ici l’idée n’est pas de parler entre spécialistes pour des spécialistes, mais, au contraire, de rendre accessibles des outils théoriques et politiques pour alimenter nos combats d’aujourd’hui !

Spectre – En avant Marx
#3

1848. L’épreuve de la révolution

Par Stathis Kouvélakis, Marina Simonin ET Adèle Haenel

Pour cette nouvelle émission, je vous propose de voyager au cœur du printemps des peuples, en pleine révolution de 1848. Commencée à Paris le 22 février, elle gagne Berlin le 18 mars et, en quelques semaines à peine, elle s’impose comme une révolution européenne. A la veille de la révolution, Marx et Engels viennent tout juste d’élaborer leur conception matérialiste de l’histoire et de participer à la réorganisation du mouvement communiste. L’expérience de la révolution est l’occasion pour eux de confronter leur théorie à l’épreuve de la pratique. Pendant un an, d’avril 1848 au mois de mai 1849, Marx et Engels participent activement à la révolution allemande. Ils écrivent des centaines d’articles, analysent au quotidien les dynamiques qui travaillent ce processus historique complexe et inédit et interviennent directement dans le cours des événements. Ils proposent des mots d’ordre, débattent de choix tactiques, polémiquent avec leurs adversaires et travaillent le mouvement depuis l’intérieur de ses organisations. On peut dire qu’il s’agit du moment le plus militant de leur trajectoire. Voir plus

Du point de vue politique, le « moment 48 » correspond chez Marx et Engels à une conception de la révolution que récapitule la notion de « révolution permanente » ou de révolution « en permanence ». Si ce terme n’apparaît explicitement qu’en 1850, en pleine période de reflux, on verra que cette conception imprègne (parfois de façon contradictoire) l’ensemble de la pensée de Marx et d’Engels dans ces années. Les deux révolutionnaires s’attaquent en fait à un problème de taille : comment et à quelles conditions une révolution qui éclate dans un pays arriéré du capitalisme comme en Allemagne peut ouvrir la voie et se transformer en une révolution sociale, voire en une révolution prolétarienne ? C’est la grande question de stratégie qui est posée par la révolution de 1848 mais c’est aussi celle que se poseront d’autres révolutionnaires comme en Russie au début du XXe siècle.

A partir de l’été 1849, il devient évident que l’ordre réactionnaire a gagné le continent et Marx et Engels sont contraints de s’exiler à Londres. Après la révolution, l’expérience de la défaite, elle aussi, sera riche en enseignements. Ce d’autant que la réaction n’a pas donné lieu à des phénomènes de restauration « classiques » mais bien plutôt à des régimes réactionnaires inédits, dont le coup d’Etat bonapartiste en France est sans doute l’exemple le plus monstrueux.

Bref, 1848 est bien une date charnière, à la fois coupure historique et coupure politique, et elle constitue, de ce point de vue, un moment décisif dans la trajectoire marxienne.

Pour en parler, nous serons en compagnie de Stathis Kouvélakis, l’un des plus grands lecteurs de Marx aujourd’hui en France, auteur de nombreux ouvrages à ce sujet, militant et membre du comité de rédaction de la revue Contretemps.
Pendant l’émission nous aurons également le plaisir d’entendre Adèle Haenel, comédienne aussi brillante qu’engagée, qui prête sa voix à Karl Marx et nous fait découvrir une série d’extraits issus des principaux textes que Marx rédige pendant la révolution.

Textes de Marx et Engels aux Editions sociales

– Le Manifeste du parti communiste,

– La Nouvelle Gazette Rhénane, trois tomes

– La Nouvelle Gazette Rhénane – revue d’économie politique

– Les luttes de classes en France

– Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte

– Correspondance, tomes 1, 2, 3

Autres références

– La révolution de 1848 chez Marx et Engels, Fernando Claudin

– Marx politique, sous la direction de Jean-Numa Ducange et Isabelle Garo, et notamment la contribution de Stathis Kouvélakis « La forme politique de l’émancipation »

– L’Etat et la révolution, Lénine

– Karl Marx, homme du XIXe siècle, Jonathan Sperber

– Révolution et démocratie chez Marx et Engels, Jacques Texier

– Aux origines de la révolution permanente, Alain Brossat

#2

Le jeune Marx - partie 2

Par Isabelle Garo, Marina Garrisi ET Michael Löwy

Dans ce deuxième épisode, on continue de suivre le parcours du Jeune Marx, toujours en compagnie d’Isabelle Garo et de Michael Löwy, depuis sa rencontre avec le prolétariat révolutionnaire parisien (été 1844) à la publication du Manifeste du parti communiste (février 1848). Voir plus

On y découvre comment la réflexion de Marx sur le prolétariat progresse, depuis une conception encore largement influencée par le néo-hégélianisme (qui considère le prolétariat comme la seule classe révolutionnaire d’Allemagne mais dont le rôle est essentiellement passif), à une position qui fait du prolétariat révolutionnaire l’élément actif et moteur de la révolution à venir. La révolte des tisserands de Silésie à l’été 1844, première révolte ouvrière en Allemagne, joue, de ce point de vue, un rôle décisif dans la trajectoire marxienne et les leçons qu’en tire Marx, à l’occasion d’une polémique avec son ancien camarade Arnold Ruge, constituent déjà une rupture implicite avec le mouvement jeune hégélien.

Ces années sont également marquées par une autre rencontre cruciale pour le Jeune Marx : celle avec Friedrich Engels. Ce dernier deviendra pour lui un complice théorique et un acolyte politique, et c’est sous son influence que Marx va désormais faire de l’économie politique un terrain d’investigation autonome. Si la critique de l’économie politique formulée alors par lui reste encore largement initiale, comme en témoignent par exemple les manuscrits qui nous sont parvenus sous le nom de Manuscrits de 1844, son intérêt pour l’économie politique ne se démentira plus. Ce chantier aboutira également à la rupture définitive de nos deux complices avec leurs anciens amis jeunes-hégéliens (Bauer et cie), dont la plupart sont alors tombés dans un élitisme philosophique et un rejet de tout lien avec la « Masse » . Les années 1845-1846 sont ponctuées de grands textes de Marx et d’Engels, La Sainte Famille, les « Thèses sur Feuerbach » et L’Idéologie allemande, notamment, où se mélangent polémiques virulentes très précises avec d’autres auteurs et réflexions théoriques dont la portée est inestimable. C’est à l’issue de ce cheminement théorique et politique que nos deux amis arrivent à une « nouvelle conception » du monde – conception matérialiste de l’histoire – et on mesure alors l’abime qui les sépare à présent de leur « conscience philosophique d’autrefois ».

Enfin, on redécouvre combien ce travail théorique et scientifique est indissociable d’une pratique politique, désormais de plus en plus assumée comme telle, aussi bien par Marx, que par Engels. D’abord parce que ce travail théorique a permis de donner une assise solide à leur conception communiste : communisme qu’ils conçoivent comme un communisme « de masse » , attentif au « mouvement réel » du prolétariat révolutionnaire alors en plein développement. Mais aussi parce que Marx et Engels sont devenus militants et qu’ils entendent convaincre et gagner les ouvriers révolutionnaires à leurs positions. Après une tentative peu concluante de constituer un Comité de correspondance communiste depuis Bruxelles, où Marx est exilé début 1845 après avoir été mis hors de France, les deux compères participent à la refondation de la Ligue des communistes, à l’automne 1847. C’est dans ce contexte que le Manifeste du parti communiste voit le jour : un texte appelé à une postérité extraordinaire et qui n’a cessé depuis d’être une référence pour le mouvement ouvrier international.

Ainsi, lorsqu’éclatent en Europe les révolutions de 1848, Marx est devenu, aux côtés d’Engels, un théoricien révolutionnaire mais aussi un militant communiste.

#1

Le jeune Marx - partie 1

Par Marina Garrisi, Isabelle Garo ET Michael Löwy

Dans ce premier épisode, on s’intéresse au parcours de Marx des années 1840 à 1844, après son arrivée dans le Paris révolutionnaire. On y découvre que ce jeune rhénan en colère n’est pas né marxiste et on retrace son itinéraire, depuis ses positions démocratiques mais réformistes alors qu’il est à la tête de la Gazette Rhénane (un journal d’opposition libérale), à son appel à une « révolution radicale » pour l’Allemagne et à sa première évocation du prolétariat. Voir plus

Depuis qu’il a été « découvert » dans les années 1930, le Jeune Marx est au cœur de débats enflammés : adoré par certains, regardé avec méfiance par d’autres, c’est peu dire qu’il ne laisse personne indifférent. La lecture proposée par Isabelle Garo et Michael Löwy a l’avantage de redonner toute sa place au Jeune Marx et de montrer qu’il n’existe non pas une coupure mais à la fois des ruptures, des crises, et des éléments de continuité. Sortir ainsi le Jeune Marx du débat classique qui l’oppose à un Marx de la maturité s’avère une aventure aussi passionnante qu’instructive.

Pour cela il faut retracer son parcours intellectuel et politique. On évoque ainsi sa première jeunesse, sa découverte de la philosophie hégélienne et l’abandon de ses ambitions littéraires, son expérience comme directeur de publication à la Gazette Rhénane et le rôle joué par la presse dans le mouvement d’opposition en Prusse, ses premières amitiés et ses premières ruptures, l’expérience de la répression et le passage à la révolution, le début de l’exil, son premier règlement de comptes avec Hegel, son arrivée à Paris, sa première formulation du rôle assigné au prolétariat dans la révolution à venir, et bien d’autres.

Tout au long de ce voyage, Isabelle Garo et Michael Löwy nous invitent à voir que les questions qui motivent et stimulent le travail théorique de Marx sont d’abord des questions politiques : comment penser l’opposition à l’État prussien et aux forces réactionnaires ? Quel rôle peut jouer la philosophie critique dans ce combat ? Quelle classe peut jouer un rôle révolutionnaire en Allemagne ? Et, enfin, quel est le contenu de la révolution à venir en Allemagne ?

On y découvre, finalement, que le « passage » de Marx à la révolution n’était ni le résultat d’une histoire écrite d’avance, ni le fruit du hasard, mais qu’il est bien plutôt le fruit de nombreuses crises et bifurcations. Si la séquence étudiée est particulièrement courte – quelques années et notamment la période de 1842 à 1844 – elle n’en est que plus riche et intense : l’épisode fait apparaître le cheminement même de Marx, et dévoile derrière ses crises et ses choix, le moteur proprement politique de sa démarche.